Le design de l’attention – Création et Automatisation

30, décembre 2014  |  Publié : Events, Séminaires  | 

LE DESIGN DE L’ATTENTION – CREATION ET AUTOMATISATION

Sous la direction de : Igor Galligo et Bernard Stiegler
Inscriptions : entrée libre ; contact@iri.centrepompidou.fr ou 01 83 87 63 25
Lieu : Sauf mention contraire, dans la salle Triangle (ancienne salle Piazza) devant le Centre Pompidou, à droite du mobile de Calder.

 

L’enjeu principal du capitalisme actuel consiste à prendre en charge la totalité des moments d’existence en développant des techniques de captation de l’attention qui instaurent une exploitation quasi-systématique de la sensibilité et du temps libre. C’est une nouvelle forme du capitalisme qui se développe par des technologies de capture et de contrôle de l’attention.[1]

Le marketing et le management distinguent aujourd’hui des technologies visant à capturer l’attention (« attention getting technologies ») – dont les guerres urbaine, domestique et internet permanentes génèrent plutôt une dissémination de l’attention qu’une captation de l’attention[2] – et des technologies visant à former, structurer et conduire l’attention, (« attention-structuring technologies »), dont l’efficacité opère sur la durée en assurant le guidage de l’attention d’un point de saillance à un autre.[3] Processus d’habituation qui parviennent à automatiser le déclenchement et l’enchaînement de certaines actions et réactions attentionnelles, c’est-à-dire à les incorporer.

Si la question de l’automatisation précède et accompagne toute l’histoire de la société industrielle, elle se présente de nos jours sous des traits complètement nouveaux : avec la numérisation de toutes les relations (à soi, aux autres, aux choses, à l’espace, au temps), les automatismes sont désormais présents dans la plupart des activités humaines. Selon David Bates, professeur et directeur du département de rhétorique à l’université de Berkeley, le cerveau humain est un système ouvert et plastique, d’un genre particulier, qui se détermine lui-même, mais qui reste capable de défier ses propres automatismes par des actes de pure créativité. La longue histoire des technologies de raisonnements automatique montre cependant que l’idée d’un système cérébral « mol et pliant »[4], décrite par Descartes, a été progressivement évincée par les mécanismes rigides des systèmes techniques et technologiques de l’ère industrielle[5], et en premier lieu le système tayloriste, générant alors des phénomènes d’aliénation et de prolétarisation au sein des différentes sphères de l’existence humaine, y compris sur le plan attentionnel.

« Selon Simone Weil [écrit Frederic Moinat[6]], la manière dont Marx a posé le problème de l’aliénation ouvrière est insatisfaisante, ou du moins insuffisante. […] Marx pensait que la suppression de la propriété privée des moyens de production reviendrait à supprimer la souffrance et l’oppression ouvrière.[7] Or, c’est avant tout le travail ouvrier dans les usines mécanisées, où le taylorisme est en vigueur qui est cause de la souffrance ouvrière. […] L’aliénation du travail ouvrier résulte de l’application du taylorisme dans les usines. Le travail ne peut pas avoir un sens pour l’ouvrier car « au lieu d’accomplir un travail qualifié, il n’y a plus qu’à exécuter un certain nombre de gestes mécaniques qui se répètent constamment »[8]. L’ouvrier ne peut déployer aucune initiative parce que tout ce qu’on lui demande, c’est de se soumettre aux injonctions opératoires de la machine. Il n’a pas de vue d’ensemble du processus de production qui lui permettrait de suivre l’élaboration des objets et de participer ainsi à une tâche commune significative. Pour reprendre la terminologie husserlienne, on peut dire qu’aucune constitution de sens ne s’accomplit […] Or, ce sont les stimulations provenant du monde qui nourrissent l’attention [pour rendre] possible une continuation de la constitution de sens. […] A cause du caractère monotone et mécanique du travail, aucune stimulation ne vient nourrir l’attention de l’ouvrier, qu’il doit pourtant maintenir en éveil [afin d’éviter la production de pièces défectueuses et l’avènement d’incidents techniques]. Selon Simone Weil, cet « attentat contre l’attention des travailleurs »[9] constitue l’essentiel de leurs souffrances en usine, […] car [l’ouvrier] ne peut maintenir son attention qu’en investissant de manière volontariste une énergie psychique considérable. Autrement dit, il doit compenser le manque de stimulation de la part de son environnement par un considérable effort d’attention. Ce n’est qu’en maintenant son attention éveillée de manière active qu’il peut éviter son déclin. Ainsi, l’attention aliénée se caractérise de manière paradoxale par une extrême passivité d’un côté et une extrême activité de l’autre.[10]» Simone Weil dénonce ici « le paradoxe d’une attention sollicitée et maintenue en éveil sans être vivifiée[11]».

A l’inverse, nous défendons l’idée que l’attention doit être conçue et pratiquée comme une réponse créative, constitutive de sens. Comme l’explique Bernhard Waldenfels, « les effets de l’attention ne se limitent pas à la sélection de certains contenus, ils se manifestent dans certains modes par lesquels les choses sont données et les actes accomplis. Ces modes de l’expérience n’existent ni dans le monde extérieur des choses physiques ni dans le monde intérieur des actes ou des états mentaux : ils sont à inventer ou à créer. Plus précisément, ils se créent par l’organisation du champ de l’expérience et par la détermination de l’indéterminé. Cependant, cette création n’équivaut pas à une création pure qui nous transporterait directement dans un monde imaginaire. Au contraire, la création s’accomplit à travers des réponses qui sont créatives en tant que réponses.[12]». « L’initiative ne revient unilatéralement ni au sujet ni au monde, mais aux deux à la fois. Husserl la décrit dans la Synthèse passive comme un ‘duo constitutif’. L’attention est tout à la fois éveillée et éclairante, l’objet est tout à la fois affectant et dévoilé.[13] »

Cependant, avec l’envahissement progressif des dispositifs technologiques automatisés dans tous nos environnements (professionnels, domestiques, urbains, etc.), « cette aliénation [de l’attention, écrit Yves Citton] tend à se généraliser au fur et à mesure que s’accroît l’emprise de la bureaucratie néolibérale : les pressions conjointes d’une compétition exacerbée, d’une surveillance généralisée et d’évaluations ubiquitaires font sortir cet asservissement de l’usine pour le faire envahir les bureaux, les hôpitaux, les écoles.[14]»

L’analyse actuelle de notre société qui se caractérise par une hyper-industrialisation, c’est-à-dire une intensification des processus d’industrialisation et de rationalisation de l’ensemble des activités humaines (Theodor W. Adorno), se lie à l’analyse faite par Gilles Deleuze sur les sociétés de contrôle. La captation destructrice de l’attention et du désir[15] advient dans et par les sociétés de contrôle telles que Deleuze les décrivait déjà comme pouvoir non-coercitif de modulation exercé sur les consommateurs par la télévision à la fin du XXè siècle, et qui apparaissent au terme de l’époque consumériste.

Or, selon la description phénoménologique husserlienne de l’attention du sujet, Frédéric Moinat précise que celle-ci « naît à un niveau passif en étant d’abord éveillée de manière affective. Le sujet est sollicité de la part du monde par l’intermédiaire de forces affectives, qui s’exercent sur lui avant même que son attention ne se tourne vers elles. Comme le dit joliment Husserl, l’affection « frappe à la porte du moi[16]», c’est-à-dire qu’elle exerce un certain effet sur lui avant même qu’il ne vise par un acte intentionnel exprès la chose qui l’affecte et en prenne clairement et explicitement conscience. Et la façon dont les affections configurent leurs forces relatives, de telle sorte à susciter l’attention du moi, dépend de lois qui ne doivent rien à l’initiative du sujet : ainsi, les effets de contraste, de résonance, et de mise en série nourrissent les forces affectives jusqu’au point où le moi leur obéit en se tournant vers elles.[17]»

C’est pourquoi la société automatique tente à présent de canaliser et de contrôler les automatismes pulsionnels, sur lesquels se construisent les affects et les désirs, en les soumettant à de nouveaux dispositifs rétentionnels eux-mêmes automatiques, qui capturent par l’attention ces automatismes pulsionnels. Formalisés par les mathématiques appliquées et concrétisés par les algorithmes de captation et d’exploitation des traces internet, générées par les comportements individuels et collectifs, les automatismes interactifs réticulaires sont des dispositifs numériques de capture et de structure de l’attention, des pulsions et des expressions comportementales. Cette modulation automatisée installe ce que Thomas Berns et Antoinette Rouvroy ont appelé, en référence à Michel Foucault, une gouvernementalité algorithmique[18].

Aujourd’hui, l’automatisation tend à l’articulation organologique de l’ensemble des automatismes : technologiques, psychiques, biologiques et sociaux, – et là est le principal enjeu du neuromarketing comme de la neuroéconomie. Or cette systématisation et standardisation conduisent inévitablement à une robotisation totale, et de l’individu et de la société. Celle-ci désintègre non seulement les structures psychiques, indispensables à l’exercice de ce qu’Emmanuel Kant appelait l’autonomie et Jean-Paul Sartre l’auto-détermination, c’est-à-dire la liberté humaine, mais aussi conséquemment, la puissance publique, les systèmes sociaux et éducatifs, et les relations intergénérationnelles.

Une liberté attentionnelle et une forme attentionnelle qui ne peuvent exister sans des structures collectives qui les soutiennent, tel que l’expliquait Gilbert Simondon par les processus d’individuation psychique et collective, et de transindividuation. Les rétentions psychiques et collectives produisent de la signification et du sens pour autant qu’elles sont individuées par tous et partagées à partir de processus d’individuation psychiques et à travers des processus de transindividuation sociale, c’est-à-dire des relations solidaires sur la base desquelles se forment durablement (et intergénérationnellement) des systèmes sociaux [19]. Ce n’est donc qu’à travers une forme attentionnelle socialisée que l’attention créée peut subsister, exister et consister : « L’attention est quelque chose qui se forme, lentement, à travers un système de soin complexe, qui va des premiers gestes que la mère consacre au nourrisson, jusqu’aux formes les plus élaborées de la sublimation, en passant par tout ce qui constitue le surmoi. Je peux capter l’attention d’un animal et créer des réflexes conditionnés qui ressemblent à des attentes, comme Pavlov avec son chien – mais ce ne sont pas des attentes : ce sont des comportements reflexes et automatiques, c’est-à-dire tout le contraire d’une attente, laquelle suppose une attention, précisément. [ …] L’attente n’est pas un réflexe, et l’attention est quelque chose qui se forme : produire de l’attention chez un être psychique, c’est forcément participer à l’individuation psychique et collective, et donc produire avec de l’attention psychologique de l’attention sociale, c’est-à-dire du lien social.[20]»

Cependant, les courts-circuits attentionnels provoqués de nos jours dans l’individuation psychique et collective par les processus de transindividuation automatisée, tels qu’ils sont fondés sur le temps réel automatique, requièrent des analyses nouvelles, capables de rendre compte de la nouveauté insigne du pharmakon numérique automatique.

A l’aube de la société automatique s’impose donc la nécessité d’un questionnement organologique (technique, cognitif et social) sur les conditions de production de formes attentionnelles conçues comme création responsive socialisée.

A une époque où les sphères esthétique et rationnelle semblent de plus en plus absorbées par la sphère économique de production, la possibilité d’inventer des lignes de fuite demeure encore ouverte. Cela nécessite néanmoins que l’esthétique soit appréhendée sous l’angle d’une praxis, comme une action qui laisse s’épanouir des pratiques diverses, autant dans le champ de la littérature, de la peinture, que de l’audiovisuel ou du design technologique. Gilles Deleuze mettait à cet égard l’accent sur la capacité des arts à faire travailler ensemble des supports hétérogènes : « Les possibilités de créations peuvent être très différentes suivant le mode d’expression considéré, elles n’en communiquent pas moins dans la mesure où c’est toutes ensemble qu’elles doivent s’opposer à l’instauration d’un espace culturel de marché et de conformité, c’est-à-dire de production pour le marché.[21] ». Les alliances de certaines pratiques artistiques et de nouvelles technologies pourraient-elles ainsi contribuer à renforcer des modes de réappropriation et d’autonomisation individuelle et collective de la production de l’attention ?

Montrant en 1990 que les sociétés disciplinaires analysées par Michel Foucault sont devenues des sociétés de contrôle et de modulation, Gilles Deleuze, dans un dialogue avec Serge Daney, formulait avec espoir l’hypothèse de la possibilité d’un art du contrôle : « (…) la télévision est la forme sous laquelle les nouveaux pouvoirs de « contrôle » deviennent immédiats et directs. Aller au cœur de la confrontation, ce serait presque se demander si le contrôle ne peut pas être retourné, mis au service de la fonction supplémentaire qui s’oppose au pouvoir : inventer un art du contrôle, qui serait comme la nouvelle résistance.[22]»

Au stade hyperindustriel actuel se constitue aujourd’hui un hypercontrôle à travers un processus d’automatisation généralisée qui franchit un pas au-delà du contrôle par la modulation telle que la connaissait et la concevait Deleuze. Les facultés noétiques de théorisation, de délibération et de création sont aujourd’hui court-circuitées par l’opérateur contemporain de la prolétarisation qu’est la rétention tertiaire numérique – comme la rétention tertiaire analogique aura été au XXè siècle l’opérateur de la prolétarisation des savoir-vivre, et comme la rétention tertiaire mécanique aura été au XIXè siècle l’opérateur de la prolétarisation des savoir-faire.

S’il est vrai que les technologies numériques constituent un âge de l’hypercontrôle, un art de l’hypercontrôle est-il alors aujourd’hui concevable et possible ?

La question d’un tel art est celle d’une thérapeutique – dont l’art est un élément premier, inaugural, mais intrinsèquement insuffisant, et qui doit inventer organologiquement, en relation avec toutes les autres formes de savoir (juridique, politique, philosophique, scientifique et économique) l’ars d’une pharmacologie positive. Comment produire une telle thérapeutique, et comment celle-ci peut être quasi-causale ? Cette quasi-causalité est ce qui peut et doit émerger d’une nouvelle histoire de l’art et d’une nouvelle individuation de l’art pour que l’art puisse (re)devenir un ars.

Cependant Deleuze pense davantage cet art du contrôle en termes de résistance que d’invention – au sens où l’invention est toujours d’une manière ou d’une autre organologique, c’est à dire consiste toujours à inventer techniquement ou technologiquement, et non seulement artistiquement. Or Deleuze, en général, ne pense ni la technicité, ni la technogenèse. C’est dans le devenir technique de l’art, dans son « devenir design », que l’art peut trouver une visée thérapeutique, au-delà de la seule jouissance sublimatoire de l’acte artistique créateur et de l’expérience esthétique du spectateur.

« L’attention [écrit Katherine Hayles] est un composant essentiel du changement technique (mais insuffisamment théorisé par Gilbert Simondon), car elle fait émerger d’un arrière-fond d’ensembles techniques un certain aspect de leurs caractéristiques physiques sur lequel se focaliser, faisant ainsi advenir à l’existence une nouvelle matérialité, qui devient à son tour le contexte d’autres innovations technologiques. L’attention, toutefois, n’est nullement séparée des transformations techniques qu’elle contribue à faire advenir. Elle est engagée dans une boucle récursive avec l’environnement technique dans lequel elle opère ses sélections, mais également les mécanismes de sélection eux-mêmes. Les êtres techniques et les êtres vivants sont ainsi impliqués dans d’incessantes causations réciproques, au fil desquelles tous deux changent ensemble de façon coordonnée et synergique.[23]»

Le contexte d’une telle tâche de la pensée conçue comme thérapeutique est aujourd’hui celui de l’intégration technologique des automatismes attentionnels par les automatismes numériques – ce qui serait l’élément absolument spécifique de la rétention tertiaire numérique réagençant en totalité les montages de rétention et de protention psychique et collective.

L’enjeu de ce séminaire consiste donc à renverser la situation actuelle à travers des ars de l’hypercontrôle attentionnel parvenant à une désautomatisation attentionnelle nouvelle résultant de cette automatisation dés-intégrante.

Posant qu’il n’y a pas de vie spirituelle sans support de dispositifs sociotechniques spirituels, ce séminaire aura pour objectif de réfléchir organologiquement à un design de l’attention, inventeur de nouveaux dispositifs attentionnels désautomatisants, afin de concrétiser l’idée que l’attention doit chaque fois pouvoir exister comme une création responsive singulière, constitutive de sens et transindivuduante. C’est ainsi les principaux champs du design technologique investis sur la question de l’attention et de l’automatisation, qui seront ré-explorés de manière critique, et nous l’espérons aussi de manière inventive.

 

PROGRAMME

 

1ère session (28 janvier de 18h à 20h30)

Attention créée et attention automatisée : quelle composition pour un ars attentionnel de l’hyper-contrôle ?

avec Natalie Depraz, Elie During, Bernard Stiegler

enregistrement vidéo

Depuis les attentions « passives » et « actives » de Condillac jusqu’aux systèmes 1 (intuitifs) et 2 (raisonnés) de Daniel Kahneman, les catégorisations théoriques descriptives de l’attention ont évolués, mais nous retrouvons généralement une similaire dichotomie duelle de l’attention, opposant un fonctionnement automatique à des efforts intentionnels. Pourtant, l’acquisition d’automatismes, tels que l’apprentissage de la lecture, ou une pratique instrumentale virtuose, est la condition de formation de nouvelles intentions, s’appuyant sur des automatismes acquis. Cela vaut-il aussi pour l’attention ? Selon Jonathan Crary, «l’attention comme une activité déterminée et volontaire du sujet est conçue comme une expression de son pouvoir autonome d’organisation active, qui lui permet de s’imposer sur le monde perçu. Mais même ceux qui ont défendu cette dernière position, comme James ou Bergson, ont immédiatement reconnu la proximité entre attention volontaire et états automatiques ou involontaires, tout en estompant les limites entre ces deux états d’attention.[24]» Peut-on dépasser les oppositions entre attention volontaire et attention automatique, entre attention active et attention passive ? Dans quelles dynamiques l’attention conçue comme réponse créative peut-elle trouver ce dépassement ? Cependant, si l’attention active serait moins ce qui s’oppose à l’automatisme que ce qui compose avec elle, jusqu’où et dans quelles conditions une telle composition est-elle encore possible au stade contemporain de l’automatisation technogénétique généralisée et de la société de l’hyper-contrôle ? Enfin, comment un ars attentionnel de l’hyper-contrôle pourrait-il enrayer et court-circuiter les nouveaux dispositifs numériques automatisants ?

 

2ème session (17 février de 17h à 19h30)

Recherche algorithmique versus attention herméneutique ? L’art contemporain, la poésie et Google

avec Jean-Marie Schaeffer, Clémence Jacquot, Yves Citton

Enregistrement vidéo

« Le procédé fondamental de la digitalisation [écrit Yves Citton] tend à court-circuiter les filtrages que l’humanité opérait jusque-là à travers des phénomènes analogiques de Gestalt. Pendant des millénaires, nous avons appris à prêter attention à des formes relevant de l’imaginaire (imagos, Gestalt, patterns) ; les nouveaux dispositifs numériques analysent ces formes en données discrètes (data, bits, digits), qui relèvent de logiques symboliques. Alors que les segmentations du continuum sensoriel (les couleurs de l’arc-en-ciel, les notes de la gamme musicale) étaient opérées par des subjectivités individuelles – toutes infinitésimalement différentes entre elles, même si elles se recoupaient collectivement au sein de la culture qui les régissait – ces segmentations sont désormais opérées au niveau des machines qui vectorialisent les perceptions sensorielles.[25]» La numérisation n’engendre donc pas seulement une grammatisation du continuum sensoriel selon l’expression consacrée par Sylvain Auroux et Bernard Stiegler[26]. Elle participe également d’une procédure de programmation, c’est-à-dire d’un protocole qui, en régissant la saisie du continuum concret en données abstraites, pré-paramètre matériellement (et non seulement culturellement) notre perception de la réalité. Ce qui génère d’inévitables effets de standardisation et d’homogénéisation dans notre interprétation de la réalité. Cependant, les herméneutiques psychanalytique et littéraire partagent un même présupposé d’une « plus-value inter-attentionnelle : l’entrecroisement d’attentions conjointes mais flottantes, c’est-à-dire soucieuses de se décoller les unes des autres, produit des sensibilités et des connaissances nouvelles, supérieures à la somme des savoirs apportés par chacun [27]». Jean-Marie Schaeffer montre en outre que le style attentionnel requis par l’expérience poétique, mais aussi par les expériences esthétiques proposées par l’art contemporain, se fondent sur un « retard de catégorisation ». Comment protéger et développer alors notre littératie critique et nos capacités interprétatives dans un régime qui substitue à l’interprétation personnelle, et à la bifurcation (Deleuze), un algorithme de recherche standardisé ? Comment profiter de la puissance vectorielle du numérique sans se laisser emprisonner dans les cages scalaires de la numérisation tels que fonctionnent Google ou Page Rank ? L’éthique hacker peut-elle se hausser au défi posé par les cultures numériques actuellement émergentes ?

 

3ème session (24 mars à la Biennale internationale de design de Saint-Etienne) :

Attention automatisée et design d’interface : Eyes tracking, GoogleGlass et Quantified Self

avec Michel Paysant, Christian Licoppe, Claudia Roda

Si, comme l’a énoncé William James dans un chapitre fondateur des études psychologiques, « notre expérience se définit par ce à quoi nous acceptons de prêter attention [28]», alors notre utilisation ubiquitaire des algorithmes de moteurs de recherche – aujourd’hui directement intégrés et préprogrammés dans des d’interfaces utilisant la technologie de l’Eyes Tracking – engendre une reconfiguration majeure de notre attention, de notre expérience, de nos formes de vie sociale et de nos rapports à nos environnements réels ou virtuels. Lorsque Google propose aujourd’hui des lunettes permettant de superposer en direct – en temps réel – toute information du web sur les réalités que nous avons sous les yeux, cette imprégnation simulacrale de la carte sur (ou plutôt dans) le territoire extériorise par un dispositif technique la programmation algorithmique, qui dès lors peut régir automatiquement notre déplacement et notre appréhension culturelle de la réalité. L’Eyes Tracking, en tant que technologie de capture et de suivi de l’attention,fait également le bonheur des inventeurs de dispositifs du Quantified Self, qui permettent à l’usager de contrôler lui-même son comportement en fonction d’indications quantitatives transmises par le dispositif et établies par les choix paramétrés de l’usager. L’algorithme soutenu par la prothèse possiblement portative de l’interface (entre soi et le monde) implique que l’individu n’expérimente plus le monde, mais utilise, reçoit ou recherche seulement des données déjà expérimentées d’un objet (qui peut être soi-même) qui n’est plus expérimenté en tant que tel, mais simplement traité comme une référence à un monde pré-conditionné. C’est donc à une atrophie de la sensation et de l’expérience vers laquelle semble conduire une partie de l’innovation en design d’interface. Cette séance tentera d’en tracer les contours, et interrogera les oppositions nouvelles générées par ces nouvelles interfaces entre cybertemps et cyberespace.

 

4ème session (21 avril de 17h à 19h30)

Attention et automatisation comportementale : le design interactif en débat.

avec Matthew Fuller, Samuel Bianchini et Jean-Louis Boissier

Dans son dernier livre « 24/7, Late Capitalism and the Ends of Sleep », Jonathan Crary relève que contrairement à l’émancipation individuelle promise par l’interactivité, les dispositifs interactifs actuels sont plus aliénants que la vieille télévision sur laquelle s’était autrefois concentrée la critique politique et philosophique française : « Ce qui est célébré comme de l’interactivité serait plus adéquatement décrit comme la mobilisation et l’habituation de l’individu pour accomplir un ensemble ouvert de tâches et de routines allant bien au-delà de ce qui était exigé de qui que ce soit dans les années 1950 ou 1960. […] Les appareils prétendument « intelligents » sont moins présentés pour des avantages qu’ils offrent à l’individu que pour leur capacité à intégrer plus parfaitement leur utilisateur dans les routines 24/7. […] En même temps que les opportunités de transactions électroniques deviennent omniprésentes, il n’y a plus de vestige de ce qui était autrefois une vie quotidienne située au-delà de l’intrusion par l’entreprise. Cette économie de l’attention dissout la séparation entre le personnel et le professionnel, le divertissement et l’information, pour tout soumettre à une fonctionnalité obligatoire de communication qui est inéluctablement 24/7, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. […] Lorsque de nouveaux gadgets sont introduits (pour être toujours qualifiés de « révolutionnaires »), ils ne font que faciliter la perpétuation du même exercice banal de communication non-stop, d’isolation sociale et d’impuissance politique, bien davantage qu’ils ne représentent un point de basculement historiquement signifiant.[29]» Vingt-quatre années après la parution du texte de Felix Guatari « Vers une ère post-média », peut-on encore espérer « que s’opérera un remaniement du pouvoir mass-médiatique qui écrase la subjectivité contemporaine et une entrée vers une ère postmédia consistant en une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture[30]» ?

 

5ème session (7 mai de 17h à 19h30)

Réseaux sociaux et stratégies de valorisation attentionnelle en design de communication.

avec Antonio Casilli, Nicolas Auray et Louise Merzeau

Enregistrement vidéo

Internet génère aujourd’hui des données personnelles autoproduites, auto-captées et auto-publiées par les personnes elles-mêmes – délibérément ou non – et utilisées par le calcul intensif sur ces données massives par les services marketing. Depuis la naissance des grands réseaux sociaux tel Facebook, nous découvrons le mimétisme automatisé fondé sur l’effet de réseau et les boucles de rétroaction produites en temps réel par les big data au sein de foules artificielles réticulées. Engendrées par la rétention tertiaire numérique, les foules artificielles connectées constituent l’économie du crowd sourcing qu’il faut entendre en de multiples sens – et dont le cognitariat est une dimension[31]. Les big data sont pour une très large part des technologies d’exploitation des potentialités du crowd sourcing sous ses diverses formes, dont le social engineering est un trait majeur. Internet est aujourd’hui un pharmakon qui devient une technique d’hyper-contrôle et de dés-intégration sociale. De nos jours, le traitement automatique des données personnelles issues des réseaux sociaux consiste à court-circuiter toute singularité qui pourrait se former au niveau de l’individu collectif – singularité collective qui constitue la différenciation idiomatique, laquelle est la condition de toute signification comme de tout sens –, transformant les singularités individuelles en particularités individuelles. A la différence du singulier, qui est incomparable, le particulier est calculable, c’est à dire manipulable et soluble dans ces manipulations[32]. Faute d’une nouvelle politique de l’individuation, les réseaux sociaux virtuels ne peuvent devenir que des facteurs de dissociation. Comment transformer les réseaux sociaux dissociés actuels en réseaux sociaux associés, composés d’individus singuliers et apportant des réponses fondées sur des interprétations différentes ?
6ème session (4 juin de 17h à 19h30)

Le game design comme dispositif esthétique. Les expérimentations réelles, virtuelles et alternées de nouvelles configurations attentionnelles.

avec Frédéric Kaplan, Dominique Boullier, Xavier Boissarie, Antonin Fourneau

Enregistrement vidéo

Depuis l’explosion commerciale des jeux vidéo déclenchée dans les années 1990, le Game design conçoit des dispositifs interactifs qui modèlent des habitudes et des automatismes attentionnels, fondés sur des réactions pulsionnelles. Ceux-ci font aujourd’hui l’objet de nombreuses préoccupations et controverses auprès de la communauté scientifique, sur les effets psychosociologiques qu’ils engendrent sur leurs utilisateurs, et leur nombre toujours plus croissant. Cependant, les progrès technologiques actuels en matière de simulation permettent également à certaines branches du game design de proposer de nouvelles expériences esthétiques, conformément à ce que Jacques Rancière caractérise comme une « reconfiguration du partage du sensible »[33]. L’immersion dans une expérience esthétique conduit à valoriser des sensations et des sentiments précédemment insoupçonnés, et/ou à modifier les valorisations qui leur sont associées, tels que le proposent aujourd’hui certains jeux en réalités alternée. L’aventure méta-attentionnelle des dispositifs (ludiques) technologiques de réalités alternée reposent sur une oscillation entre immersion et critique, qui nous invite à nous absorber dans l’attention représentée (et dans l’univers où elle nous plonge), tout en gardant un pied dans la situation réelle d’où nous considérons cette attention. Dans sa climatologie, Peter Sloterdijk décrit une « tension dans la chambre interne », celle fournie par le stress, afin d’éviter la dépression que pourrait produire une habituation généralisée uniquement fondée sur des automatismes et des répétitions. A l’inverse, l’ennui guette toute fidélisation. Les jeux vidéo mobilisent et jouent en général sur ces deux polarités attentionnelles, celle de l’alerte (et du stress) et celle de la fidélisation (l’intensité et la durée), constituant ainsi le Game design comme un véritable laboratoire de l’attention. C’est ce que Facebook a bien compris en rachetant en mars 2014 la firme de game design Oculus, créatrice du célèbre casque de réalité virtuelle Rift. Dans son communiqué[34] Facebook indique vouloir expérimenter et développer de nouvelles « verticales telles que les médias, le divertissement, l’éducation ». Son fondateur, Mark Zuckerberg, précise en outre que « la réalité virtuelle n’est pas mauvaise pour les interactions sociales. En fait, je pense que le social pourrait devenir l’une des principales utilisations de la réalité virtuelle ». Autant de secteurs éloignés de l’objectif initial d’Oculus, porté jusqu’ici principalement sur le gaming. Ce sont ces deux aspects du Game design, psychosociologique et expérimental, qui seront ainsi questionnés au cours de cette séance.
7ème session (en collaboration avec le festival Futur en Seine le 17 juin de 17h à 19h30)

Pour un design de la pluralisation attentionnelle ?

avec Jean Lassègue et Igor Galligo

Enregistrement vidéo

Si la technogenèse conditionne la synaptogenèse, la synaptogenèse guidée elle-même par nos pratiques sociales et par nos pertinences éthico-politiques, conditionne également en retour la technogenèse. La technogenèse repose aussi bien sur le conditionnement de notre attention par des dispositifs techniques qui nous traversent d’informations que sur notre capacité à recadrer ces informations pour produire des significations. Le ressort de ce recadrage est peut-être à rechercher dans la dimension « responsive » que Berhard Waldenfelds a mis en lumière dans sa Phénoménologie de l’attention. Notre attention devrait toujours impliquer une part de réponse créative, pour donner sens à la sensation. Notre activité propre, en tant qu’individus, consiste en effet à projeter sur les informations données des cadres interprétatifs singuliers seuls capables de leur conférer une signification singulière et individuante. Ce sont ces cadres, en tant qu’ils conditionnent certains effets singuliers entre les informations, qui font apparaître certaines caractéristiques plutôt que d’autres au sein d’ensembles techniques à notre disposition. La multiplicité de cadres interprétatifs semble être ainsi une condition de la créativité attentionnelle et sémantique. Au cœur de la technogenèse il conviendrait donc d’intégrer une dynamique propre aux dimensions responsives d’attentions encadrantes. Quels dispositifs permettant la pluralisation de cadres interprétatifs est-il encore possible d’inventer à l’aube de la société de l’hyper-contrôle ?
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[1] Jonathan Crary, 24/7 : Late Capitalism and the Ends of Sleep, New York, verso, 2013

[3] Sur ces distinctions, cf. John Beck et Thomas Davenport, The Attention Economy : Understanding the New Currency of Business, Cambridge (Mass.), Harvard Business School, 2001, p.22-26

[4] David Bates, Cartesian robotics , Representations, vol. 124, automne, 2013

[6] Frédéric Moinat, Phénoménologie de l’attention aliénée : Edmund Husserl, Bernhard Waldenfelds, Simone Weil, ALTER, n°18, L’attention, dir. Natalie Depraz et Laurent Perreau, novembre 2010

[7] Simone Weil, La condition ouvrière, Folio Essais, Gallimard, Paris, 2002, p. 304, 305.

[8] Ibid., p.340

[9] Ibid., p.433

[10] Frédéric Moinat, op.cit., p.54, 55, 56, 57

[11] Ibid.,p.55

[12] Bernhard Waldenfelds, Attention suscitée et dirigée, ALTER, n°18, L’attention, dir. Natalie Depraz et Laurent Perreau, novembre 2010, p.38

[13] Ibid., p.47. Cf. aussi Anthony J. Steinbock, Exemplarité, émotions, attention, ALTER, n°18, L’attention, dir. Natalie Depraz et Laurent Perreau, novembre 2010

[14] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Seuil, 2014, p.258

[15] Cf B. Stiegler, De la misère symbolique, Paris, Galilée, 2004.

[16] Husserliana, volume XI, trad. Bruce Bégout et Jean Kessler avec la collaboration de Natalie Depraz et Marc Richir, De la synthèse passive : logique transcendentale et constitutions originaires, J.Million, Grenoble, 1998

[17] Frédéric Moinat, Phénoménologie de l’attention aliénée : Edmund Husserl, Bernhard Waldenfelds, Simone Weil, ALTER, n°18, L’attention, dir. Natalie Depraz et Laurent Perreau, novembre 2010, p.46

[18] Thomas Berns et Antoinette Rouvroy, La gouvernementalité algorithmique, Réseaux, printemps 2013.

[19]Les systèmes sociaux qui structurent les individus collectifs sont formés à partir de circuits de transindividuation eux-mêmes fondés sur des savoirs et des disciplines.

[20] Bernard Stiegler, Economie de l’hypermateriel et psychopouvoir, Paris, Mille et une nuits, 2008, p.117 et 121

[21] Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p.179

[22] Gilles Deleuze, op.cit , II Cinéma .8, Lettre à Serge Daney, Optimisme, pessimisme et voyage, p.107

[23] N. Katherine Hayles, How We Think : Digital Media and Contemporary Technogenesis, Chicago, The University of Chicago Press, 2012, p.103-104 (paragraphe traduit par Yves Citton in Pour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, 2014, p.273)

[24] Jonathan Crary, Le capitalisme comme crise permanente de l’attention, in L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme, dir. Yves Citton, trad. Stéphanie Roussel, Marie-Pier Sansregret et Paul Poncet, La découverte, Paris, 2014, p.50

[25] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Seuil, 2014, p.105

[26] Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation, Bruxelles, Mardaga, 1993 ; Bernard Stiegler, De la misère symbolique, T.1, L’époque hyper-industrielle, Paris, Galilée, 2004, p.111-116

[27] Yves Citton, op.cit., p.172

[28] William James, The principle of Psychology, Henry Holt, New York, 1980, p.402

[29] Jonathan Crary, 24/7, Late Capitalism and the Ends of Sleep, New York, verso, 2013, p.40, 75-76 et 84

[30] Felix Guattari, Vers une ère postmedia , Terminal, n°51, octobre 1990

[31] Cf. Christopher Newfeild, « Structure et silence du cognitariat ? » Multitudes n° 39, http://www.cairn.info/publications-de-Newfield-Christopher–49716.htm

[32] Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit, tome 1, La décadence des démocraties industrielles, Paris, Galilée, 2004.

[33] Jacques Rancière, Le Partage du sensible, Paris, La fabrique, 2000

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