Entretiens du Nouveau Monde Industriel Préparatoires 2026

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Maison Suger, FMSH, 16 rue Suger, 75006 Paris 25-26 juin 2026

La clinique des objets : prendre soin des objets et des milieux dans les réseaux, médias et territoires de demain

Dans notre relation à l’objet, au corps tout d’abord, puis au jouet, au livre et plus largement à l’artéfact technique, se trame dès l’enfance l’ouverture au potentiel, à la culture. Une relation et donc des réseaux. Sans objets, point de mémoire, point d’écriture et point de supports de connaissances à pratiquer, cultiver, partager dans des réseaux de savoir qu’ils soient théoriques, pratiques, expérientiels ou esthétiques. L’objet, et le geste qui l’accompagne, n’est-il pas la première localité du savoir ?

Or, une tendance technique lourde du numérique, et dont nous n’avons peut-être pas encore pris la mesure épistémologique, consiste en l’invisibilisation progressive des objets ou leur remplacement par des simulacres d’objets. Une perte considérable de technodiversité et donc de noodiversité. Dans le monde industriel, l’objet perd en diversité et en singularité : délocalisation de l’industrie, économie de la fonctionnalité, oligopoles poussant à une standardisation mondiale pour opérer une baisse tendancielle des coûts de production, disparition de l’artisanat, remplacement des objets par des services, etc. Dans l’industrie numérique : le smartphone a intégré et continue chaque jour un peu plus d’intégrer les fonctions précédemment assurées par une grande diversité d’objets (clés, cartes de paiement, GPS, lampe, appareil photo, …), les logiciels ont disparu au profit des API, puis des services en lignes (SaaS), puis des modèles génératifs (Agent-as-a-Service) et bientôt seront invisibilisés dans le microprocesseur. En informatique, de la même manière que l’approche sémantique a été rudement remise en question par les approches statistiques, les langages de programmation orientés-objet ont disparu au profit de langages de plus en plus haut niveau, jusqu’à la programmation entièrement assistée par IA qui court-circuite les langages informatiques au profit de prompts et s’accompagne d’une nouvelle prolétarisation et d’une souffrance des travailleurs informatiques qui ne s’exprime encore qu’à bas-bruit.

Les objets disparaissent-ils ? Pourtant, dans le même temps, toutes les sociétés de la tech sur-investissent massivement dans la matérialité exubérante et éco-destructrice des data-centers (autres objets tueurs d’objets) et n’ont, par ailleurs, plus qu’un mot à la bouche : Physical AI[1] ! Mais l’IA physique signe-t-elle le retour de l’objet ou sa disparition progressive au profit de nouvelles portes d’entrée dans le réseau des données ? L’IA physique se réduit-elle à des robots dont l’apparence humaine ne répond à aucune nécessité organologique, et qui seraient par conséquent considérés par Simondon comme des « monstres » ?  Ces robots ne sont-ils pas conçus, comme le smartphone, pour absorber, intégrer et remplacer tous les objets du quotidien, pour s’offrir à nous comme uniques objets du désir et créer ainsi de nouveaux gate-keepers dans la course à l’extraction et la maîtrise des données personnelles ? Derrière l’IA physique le microprocesseur devient-il l’objet universel et hégémonique ?

Mais ces faux objets, ces « no-bjets », ou ces quasi-objets rejouent-ils le système des objets devenus simples marchandises que dénonçait Baudrillard[2] ou bien sont-ils pris pour de nouveaux sujets ? Peuvent-ils vraiment recueillir notre « investissement libidinal » et s’imposer comme nouveaux « compagnons » psychothérapeutes ? Ont-ils dès l’enfance avec le jouet, ce rôle de « prototype du monde » que décrivait Simondon, ou d’objet transitionnel chez Winnicott[3] ? Ne faut-il pas réhabiliter le design de l’objet que nous avons négligé malgré nous en privilégiant le « design de l’expérience », les deux étant inséparable ? Un design pharmacologique, un design du soin des objets afin qu’ils puissent nous soigner, un design qui soit, d’une part, attentif à soigner les effets pathologiques de ces nouveaux miroirs narcissiques mais qui soit, d’autre part, en mesure de proposer des objets qui sont d’authentiques choses au sens de Heidegger, pour qui l’objet se fonde dans la connexion des phénomènes (nexus) c’est-à-dire dans ce que nous appréhendons par l’intuition spatio-temporelle, la rencontre et la fonction (Gegen-stand). Un design de l’interobjectivité que décrit Yuk Hui[4], un design des objets d’investissement libidinal qui puisse justifier des investissements soutenables, un design d’objets qui ont des « choses à nous dire ».

Qu’avons-nous fait à nos objets techniques et à leurs modes d’existence singuliers si bien décrits par Simondon à une époque où il pressentait déjà le danger d’une abstraction ignorante de son milieu socio-technique et nous privant de la « technophanie » au dépend d’un mouvement de concrétisation nécessaire à l’individuation ? N’était-il pas le premier à vanter les qualités de réparabilité de l’objet comme fondement de sa techno-esthétique ? Pour sauver ces objets qu’il défendait, qu’il aimait et qui constituaient selon lui « l’âme » de leurs milieux, comment conciliait-il son concept d’objet avec la notion d’information comme fondement de sa théorie de l’individuation[5] ?

Avec son nouveau projet de chaire sur la Clinique numérique et la clinique des IA, l’ambition de l’IRI est précisément de concevoir et mettre en œuvre une « clinique des objets » qui s’attache :

  • A analyser, anticiper et accompagner les disruptions et bifurcations qu’impliquent les systèmes de synthèse artificielle dans les environnements socio-techniques.
  • A prendre soin des objets et des milieux numériques dans des ateliers de capacitation collective, et notamment dans le cadre du programme Territoire Apprenant Contributif.
  • A designer et programmer de nouveaux objets plus cohérents avec leurs milieux et en premier lieu ces objets qui ont toujours été les protentions et les rêves de l’IRI : les réseaux et médias sociaux contributifs.

La seconde édition des Entretiens du Nouveau Monde Industriel en 2008 était déjà entièrement consacrée aux réseaux sociaux et l’année suivante en 2009 à ce que l’on désignait alors comme « l’Internet des objets », ce que les anglo-saxons aimaient considérer comme l’Internet des choses (IOT) ! On cultivait alors avec grand enthousiasme l’avènement proche d’une nouvelle sociabilité, d’un nouveau rapport à la connaissance, une nouvelle réticularité, un nouveau milieu des savoirs qui devait s’articuler à tous les objets mais sans forcément les invisibiliser ! Faut-il regretter la prolifération des objets dans l’IoT qui en réalité justifiait les investissements massifs dans IPv6 et la 5G ? En effet, à qui ces investissements profitent-ils aujourd’hui sinon au développement de réseaux a-sociaux et de médias diffusant des contenus majoritairement synthétiques ?

Nos Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2026 – vingtième édition ! – veulent donner à penser et à voir une autre Physical AI. Ils ambitionnent d’associer plusieurs partenaires importants dans le champ du design, de l’architecture, de l’art, du soin, de l’informatique et du numérique pour penser les enjeux épistémologiques, socio-économiques, politiques et industriels de nouveaux réseaux, médias et territoires qui prennent soin de leurs objets et de leurs milieux associés.

Programme des interventions et des échanges

Session 1 – 25 juin 9h30-13h

L’histoire et l’organologie des réseaux qui croise et parfois fonde les révolutions industrielles qu’a bien décrites Pierre Musso et qu’il faut ré-interroger aujourd’hui à la lumière des approches anthropologiques et technologiques les plus sensibles à l’évolution des objets et à ce que Leroi-Gourhan désignait comme une technogenèse. Comment réconcilier l’objet et la chose et trouver dans l’objet les traces de l’esprit à la manière d’un François Dagognet ou d’un Gilbert Simondon ? Un ob-jet qui est aussi pro-jet et tra-jet comme le soulignait déjà Etienne Souriau. Comment penser l’objectivité problématique des infrastructures « virtualisées » et peut-on penser un réseau sans objets ou à tout le moins sans un nœud de réseau, ou sans défaut (qu’il faut) dans le réseau ? L’histoire des objets et des réseaux est aussi celle du capitalisme et des déchets : ne doit-on pas aussi se défaire des objets ? Que nous disent nos déchets de l’époque ou de l’absence d’époque ? Inversement ne faut-il pas s’intéresser à ces objets sans lendemain qui ont été des échecs riches d’enseignement[6] ?

Session 2 – 25 juin 14h-16h

Épistémologie de l’objet, objets du désir, imaginaire des objets. En passant par ce qui peut distinguer l’objet de la chose chez Heidegger, comment s’interroger sur les rapports objet/réalité, objet/effectivité, objet/matérialité, objet/objectité et historiquement d’abord sur le rapport objet/sujet ? A partir d’une épistémologie de l’objet en contexte numérique où l’objet est à la fois objet de contrôle et de désir, comment repenser littérature, arts plastiques, musique, spectacle vivant, cinéma, jeux-vidéos comme objets d’un investissement libidinal qui se joue d’abord dans le désir de l’autre ? Que se joue-t-il dès l’enfance en l’absence de vrais objets transitionnels ? Saurions-nous encore aujourd’hui faire un film ou écrire un livre avec un objet comme protagoniste principal comme savait le faire Émile Zola ? Ou repenser notre projection dans l’objet quotidien au cœur de la création artistique de Duchamp à Arman ? Objet-fétiche, objet-rituel, comment l’objet s’inscrit dans la relation à l’esprit ?

Session 3 – 25 juin 16h30-18h

Pharmacologie du robot et avenir du travail. Face à la déferlante anthropomorphique de l’IA physique, ne faut-il pas reconsidérer la question de l’automate à la lumière de Simondon dans sa critique virulente du robot qui nous masque la vérité de la technique ? Un robot, qui comme le smartphone serait finalement un tueur d’objet ? Quelles sont les stratégies industrielles qui se jouent sur ce thème : investir massivement sur le robot-IA compagnon pour maîtriser l’accès à des données de plus en plus singulières ? Mettre à jour une nouvelle filiation entre l’ouvrier compagnon et l’IA compagnon dans la co-botique ? Détourner ou hacker les objets fermés ? Concevoir d’authentiques automates où l’objet embarqué garantit un contrôle autonome de l’action et de sa correction comme l’argumente Joseph Sifakis ?

Session 4 – 26 juin 9h30-12h30

Médiation, médias, archives, territoires : quels objets ? quelle économie ? quelle démocratie ? De la grotte Chauvet à Chat GPT comment se reconfigure la médiation dans l’invisibilisation des objets dans une « société liquide » ? Les grands journaux conservent-ils un rapport à l’objet à l’heure où la lecture papier a quasiment disparue ? Faut-il défendre une industrie du document ? Comment ré-inventer objets, supports de mémoire et d’archivage pour équilibrer le régime du flux par un régime du stock ? Quels sont les nouveaux médias-objets ou les « milieux-objets » qui s’inventent sur le Web ou dans les jeux-vidéo et dans les nouvelles écritures numériques constituant une nouvelle topologie des « hyper-lieux » ? Comment repenser l’objet dans le contexte du jeu-vidéo à l’heure où il se dématérialise dans les GaaS (Game as a Service) et dans le même temps trouve toutes sortes de prolongements dans les jeux de cartes ou de plateau où geste et jeu sont inséparables pour développer des savoirs[7] ? Quels objets de médiation et de mémoire peuvent soutenir de nouvelles localités du savoir dans le cadre d’une intelligence territoriale ? Quels modèles économiques des médias peuvent s’appuyer sur des objets de lecture qui soient aussi des objets d’écriture dans une économie de la contribution où chacun serait soutenu financièrement comme acteur de la démocratie et pour les savoirs qu’il développe et valorise grâce à la maîtrise de nouveaux objets ou d’interfaces tangibles favorisant par exemple le journalisme citoyen et plus largement la contribution ?

Session 5 – 26 juin 14-16h

Le retour du design d’objet ? Comment réarticuler le design d’objet au design d’expérience, à la théorie des usages, à l’économie de la fonctionnalité ? Comment concevoir le jumeau numérique comme un authentique objet de transindividuation ? Identifier l’objet, plus largement identifier les organes c’est aussi pouvoir les soigner, les réparer, les recycler dans ce que l’on nomme le design régénératif attentif à la maintenance[8]. Le designer ne devient-il pas ainsi un écologue et un pharmacologue ?

Session 6 – 26 juin 16h30-18h

Quelle informatique des objets ? De la programmation orientée-objet (ou orientée propriétés) au développement de l’IOT, l’objet informatique a-t-il eu son heure de gloire[9] ? Le développeur est-il aujourd’hui réduit à corriger le travail de l’IA ? Qui sont encore aujourd’hui les « artisans du numérique », les hackeurs de génie et les communautés du Libre qui défendent la programmation d’objets ? Que signifie concevoir des objets dans une approche orientée-milieu telle qu’elle a pu être décrite par Mathieu Triclot et le groupe des Universités Technologiques dans une approche éco-technologique et industrielle illustrée par exemple par le « permacomputing » ? Comment réparer, recréer ou préserver la matérialité d’un hébergement, d’un serveur, d’un routeur, d’un téléphone, d’un écran de cinéma, d’une voiture pilotable et réparable par un humain ? A l’heure où les microprocesseurs universels très onéreux (TPU) s’imposent tout en rendant difficile leur programmabilité, quelle politique industrielle, quelles incitations publiques, quels programmes de recherche pour relancer de nouvelles infrastructures en réseau, les forges libres, les processeurs spécialisés, programmables, embarqués, low-tech et le développement du hardware libre ?


[1] https://www.forbes.com/sites/ronschmelzer/2026/01/10/physical-ai-made-waves-at-ces-2026-what-is-it/

[2] Le Système des objets : la consommation des signes, Paris, éd. Gallimard, 1968

[3] Jeu et réalité, l’espace potentiel, Gallimard, 1975

[4] Yuk Hui, On the existence of digital objects, Minnesota Press, 2016

[5] Voir à ce sujet Gilbert Simondon, « L’homme et l’objet », in La résolution des problèmes, PUF, 2018

[6] Nicola Nova, Les flops technologiques, Fyp 2011 et l’expo Flops ?! au Musée du CNAM (https://www.arts-et-metiers.net/musee/flops)

[7] Triclot, Cormerais, Puig (dir.), Jeu, geste et savoirs, C&F Edition, 2024

[8] Jérôme Denis et David Pontille, Le Soin des choses. Politiques de la maintenance, La Découverte, 2022

[9] A travers une généalogie des objets bien décrite par Brian Cantwell Smith, On the origin of objects, Bradford Book, 1998 ou la disparition de l’objet saisie par Dan McQuillan à travers la notion de « decomputing ».

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